René Kuder (1882-1962) et sa peinture monumentale du Credo

Dossier élaboré par Michel Flieg, membre de la Pastorale des Réalités du Tourisme et des Loisirs de la Communauté de paroisses du pays de Cernay (mis à jour le 14 juillet 2021)

BIOGRAPHIE SUCCINCTE DE RENE KUDER

René Kuder naît à Villé le 23 novembre 1882.
A l’âge de 18 ans, il commence ses études d’art décoratif à la Kunstgewerbeschule de Strasbourg. Il obtient un prix de la ville de Strasbourg et une bourse pour poursuivre ses études à Munich.

De 1905 à 1908, il se spécialise dans la peinture sacrée à la Kunstakademie de Munich. Il y décroche la grande médaille d’argent, en reconnaissance de sa compétence artistique.
Il y eut notamment comme professeur Martin Feuerstein.
Il revient s’installer à Villé et parachève sa formation à Paris en 1912.
Munich est dans les années 1900 la capitale de l’art religieux pour l’espace germanophone où se rendent pratiquement tous les artistes alsaciens. Paris en revanche est une capitale de la modernité et de la confrontation des styles.

A partir de 1913, il réalise de nombreuses œuvres picturales dans les églises d’Alsace. Il acquiert rapidement une renommée nationale en France et dans toute la Bavière.

René Kuder s’inscrit dans une tradition forte, mais en la renouvelant et en usant d’une touche personnelle qui transcende cette tradition. Si ses personnages continuent d’être revêtus de tuniques et de manteaux « à l’antique », leurs attitudes deviennent expressives (*1).


Vital Bourgeois, secrétaire de la commission d’art sacré pour le diocèse de Strasbourg, met en exergue la modernité des œuvres de René Kuder, l’un des seuls peintres alsaciens tournés vers des expressions artistiques modernes.

C’est là que réside la force et la grandeur de René Kuder : entre tradition et modernité, donner à voir l’indicible, sans effet théatral, mais avec une grande finesse et une maîtrise totale du regard.

C’est en 1930, à l’issue d’un concours, que le chanoine Tschirhart, curé de Cernay fait appel à lui pour décorer l’église de Cernay reconstruite dans l’immédiat après-guerre.

René Kuder est mort à Strasbourg, le 23 septembre 1962

HISTOIRE DU CREDO DE RENE KUDER

Le CREDO est un texte, pilier essentiel de la foi chrétienne récité depuis le troisième siècle. Il est aussi appelé « le symbole des apôtres » parce qu’il est considéré comme le résumé fidèle de la foi des apôtres.
Il comporte traditionnellement 12 affirmations de foi, autant que d’apôtres, auxquels elles sont parfois rattachées :
1) Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre,
2) et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur,
3) qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie,
4) a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers
5) le troisième jour est ressuscité des morts
6) est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant,
7) d’où il viendra juger les vivants et les morts.
8) Je crois en l’Esprit-Saint,
9) à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints,
10) à la rémission des péchés,
11 à la résurrection de la chair,
12) à la Vie éternelle.

René Kuder n’avait à sa disposition que 10 espaces muraux le long des 5 parties de la nef.
Il a dû composer et traiter ensemble les affirmations 9 et 10 puis 11 et 12

Chaque tableau présente une des affirmations de foi sous forme d’un triptyque :
au centre : une représentation souvent inédite de l’affirmation de foi
de part et d’autre : deux personnages souvent tirés de l’Ancien Testament qui font écho à l’affirmation de foi centrale.
Notez que les personnages du tableau central débordent sur les panneaux latéraux.
René Kuder indique par-là, que la foi en Jésus-Christ trouve ses racines dans l’Ancien Testament.
Sa représentation du CREDO est une « première » dans l’art pictural chrétien, réunissant dans un cycle original toute l’histoire de l’Alliance entre Dieu et les hommes.
Les scènes déroulant le CREDO, sont empreintes d’une grande douceur et d’une étonnante sensibilité.

LA BATAILLE DE CAMILLE TSCHIRHART POUR LA DECORATION DE L’EGLISE

Les archives révèlent que la commande de ces œuvres picturales résulte d’un concours lancé par le chanoine Tschirhart, concours remporté par René Kuder.
Dans le registre de la chronique de la ville et de la paroisse, on peut lire les circonstances épiques de ce concours (*2).
Le Curé Camille Tschirhart relate :
« En novembre 1928, M. le Curé avait écrit à l’évêque pour demander l’autorisation de faire peindre l’église. Il a eu beaucoup de regrets d’avoir fait cette démarche et souvent il disait que plus jamais il ne ferait cela, mais que pour toute chose à faire il prendrait lui-même une décision. Longtemps, l’Evêché gardait le silence, enfin il écrivait et comme une réponse à la Pythie. Il y eut échange de lettres, l’une plus énigmatique que l’autre, enfin on envoya 3 membres de la commission épiscopale des monuments historiques, églises etc. Il y eut d’abord bon dîner au presbytère, puis discussion à l’église en présence d’un artiste peintre que M. le Curé voulait charger de l’exécution. On se sépara et après il se fit un grand silence. M. le curé ne chômait pas. Il s’entendit avec un membre de la commission, M. l’abbé Walter, vice-vicaire à Sélestat recherchant avec lui tout ce qu’on pouvait faire et voyant que l’Evêché gardait le silence lança enfin le 13 novembre 1929 une lettre qu’il expédia aux artistes-peintres suivants : M. Becker à Mulhouse, M. Ehrismann à la Robertsau , M. Kuder à Villé et M. Asal à Marienthal, les invitant à soumettre pour le 7 janvier suivant pour la peinture de l’église, plans et devis.

Voici la teneur de la lettre :

Concours pour la décoration picturale de l’église de Cernay
Monsieur,
L’église paroissiale de Cernay doit être décorée prochainement. A cet effet, le soussigné ouvre un concours parmi un nombre restreint d’artistes en vue d’obtenir des projets qui seraient soumis à l’examen de la Commission diocésaine des monuments religieux. Les lignes générales dont tiendront compte les concurrents sont les suivantes :

I Enoncé artistique
1) l’église est construite dans le style gothique champenois du XIIIe siècle, mais d’une interprétation libre, c à d, l’unité et l’homogénéité de l’espace y est atteinte. Ceci est la considération qui dominera et inspirera la décoration. Les grandes surfaces qu’elle offre dans le chœur, le transept, la nef au-dessus des arcades et au fond derrière l’orgue exigent des vastes compositions. Celles-ci seront claires et simples. Elles feront abstraction le plus possible de l’illusion de la perspective. On insistera plutôt sur le dessin et ne donnera à la couleur qu’une valeur subsidiaire.
2) l’étude portera d’abord sur les dix panneaux au-dessus des arcades, puis sur le panneau du transept gauche, sur celui au fond de l’orgue.
Le problème du chœur, partie au-dessus des stalles exige une étude spéciale suivant la possibilité d’y apposer des statues ou non.
3) les sujets pourront représenter un cycle historique soit ( la Vie et les miracles de N.S.) soit un cycle dogmatique (sacrements) soit moralisant (œuvres de miséricorde, Béatitudes, commandements de Dieu).
On n’oubliera pas une scène rappelant Saint Etienne d’une part et les patrons Abdon et Sennen d’autre part. C’est dans la peinture du transept gauche qu’on tiendra compte de l’effet du vitrail voisin.
4) Liberté est donnée pour tout le reste de la décoration qui soulignera et interprétera discrètement les éléments architecturaux.
Les motifs déjà existants de la peinture qui semblent pouvoir servir pourront être maintenus. On examinera aussi la question d’une peinture et de dorure partielle des clefs de voûte et des chapiteaux.  

II Conditions matérielles
1) le concours est ouvert dès aujourd’hui, le 13 novembre. Il sera clos le samedi 14 décembre jour auquel il devra être remis au soussigné (le terme fut fixé dans la suite au 7 janvier).
a) le projet sommaire d’ensemble en couleur
b) les esquisses d’au moins la moitié des compositions en noir
c) dont deux en couleurs
d) le devis
2) la somme disponible sans les échafaudages est de 130 à 150 000 frs, chiffre qui ne doit pas être dépassé.
3) les prix suivants sont prévus :
mille francs pour le premier
huit cents francs pour le deuxième projet classé après celui choisi pour l’exécution
4) l’artiste, dont le projet sera mis à l’exécution, touchera au moment du commencement des travaux un tiers de la somme qui figure dans son devis, le deuxième tiers au moment de leur achèvement et le troisième après examen sur place par la commission diocésaine des monuments religieux.
Ci-joint (plan) de l’élévation des parties essentielles de l’église avec indication des mesures.
Signé Chanoine Tschirhart Cernay le 13 nov. 1929.

L’Evêché fut informé de cela. C’était le meilleur moyen de lui forcer la main et de hâter le tout.
A la date fixée, les concurrents venaient avec leurs dessins. Et 15 jours après, la commission pouvait juger de la nature du travail.
M. Becker étant mort, au moment où il avait reçu la lettre qui l’invitait à concourir, il n’y eut plus le choix que entre 3 : M. Kuder obtint le travail pour 150 000 frs.
M. Ehrismann eut 1000 frs et M. Asal le dernier prix.
M. le Curé avait voulu que M. Kuder commence de suite, mais celui-ci demanda un certain temps pour faire des études préliminaires .
Enfin au mois de mai alors et pendant que le Curé était allé à Carthage-Tunis pour assister au congrès eucharistique,  M. Burtschell entrepreneur à Cernay posa l’échafaudage, vraie merveille de construction qui plaisait beaucoup. La pose de cet échafaudage revient en coût 10 500 frs et enfin à la fin du même mois, M. Kuder commença son travail (*3)
Il y avait du plaisir de voir et suivre ce travail du commencement. D’abord les traits faits par le charbon puis un petit contour et enfin tous les tableaux un à un. Tous les jours M. le Curé allait montrer la foi vive et ainsi il vécut la création, conception originale et tout à fait personnelle de M. Kuder. En août les peintures murales. M. Louis Sommer de Cernay badigeonnait les murs au-dessus et en dessous des tableaux et enfin son décorateur, M. Heckmann de Soultz dessinait le cadre faisant le travail que M. le Curé lui indiquait et remplissant de décorations les coins des arcs.
La nef fut terminée pour les premiers jours d‘octobre et immédiatement les peintres et décorateurs commençaient leur travail au chœur. Cela marchait rondement le dernier coup de pinceau fut donné fin octobre. Pour le 29 octobre M. Kuder pouvait commencer les peintures dans le transept.
Que de monde était venu voir notre église ! Tous étaient en admiration. Souvent des journalistes passaient pour entendre les explications du maître et donner alors des articles dans les journaux. Artistes et amis venaient en nombre. Tout d’un coup, notre église était le rendez-vous de ceux qui aimaient voir les belles choses. La nef avait été dégagée de l’échafaudage pour le commencement d’octobre, le chœur pour l’avant-veille de la Toussaint. Les mêmes bois servaient pour la construction de l’échafaudage au transept, où il restera jusqu’au 22 novembre.  Enfin le 22 nov le dernier échafaudage sera démonté, l’église était libre pour le 23 nov. A partir de ce jour M. le Curé était de nouveau libre dans son église. Il ne manquait plus que les statues à placer au chœur que M. le Curé avait commandées au prix de 1500 frs la statue et 160 frs la console. Les statues seront placées les 8 et 9 mai.
Pour terminer l’intérieur de son église M. le Curé avait fait mettre lors des travaux de peinture des fers dans les panneaux du chœur où il pouvait placer des statues d’apôtres.
En même temps il avait chargé M. Brutschy de Ribeauvillé de faire encore deux petits autels en dessous des statues de la Vierge de Birlingen et de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus.
Un autel revient à 4800 frs.
Pour pouvoir les placer il a fallu raccourcir les bancs. Ce travail coutait (les deux autels furent décommandés dans la suite et n’existent pas)
Pour tout curieux, voilà ce que M. le Curé a dépensé pour l’église en ces jours :
Les travaux de peinture 150 000 frs
échafaudage 10 500 frs
2 autels
Raccourcir les bancs
mettre les fers au choeur    400 frs
statues  9 statues d’apôtres  à 1650 frs
mettre à la tribune des barres de fer pour garantir les peintures
 

DESCRIPTION DU CREDO DE RENE KUDER


René Kuder représente le CREDO (le symbole des apôtres qui affirme la foi de l’Eglise) en 10 tableaux peints à même le mur, de chaque côté de la nef de l’église Saint-Etienne de Cernay.

Chaque tableau mesure 4,5m x 2,95m.
Il s’agit sans doute de son œuvre la plus célèbre et la plus aboutie. Réalisée entre début mai 1930 et le 22 novembre 1930, elle est inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis le 23 décembre 2002 sous la référence PA 68000035.

En 2014, au cours de recherches dans les archives paroissiales, Michel Flieg découvre les photos datant de 1930 de l’œuvre originale. La surprise : c’est la découverte de deux panneaux supplémentaires de Kuder, disparus depuis la dernière guerre, qui complétaient l’iconographie. Ils représentaient, le premier : Saint Etienne patron de l’église de Cernay ; le second : Saint Abdon et Saint Sennen les patrons de la ville de Cernay.

*1 source : René Kuder peintre alsacien et créateur d’art religieux – Benoît Jordan – septembre 2011
*2  source : Chronique de la Ville et de la Paroisse de Cernay pages 99 à 101- archives de la paroisse Saint-Etienne de Cernay
*3 source : Etwas Geschichte der Pfarrei Sennheim – Camille Tschirhart – Imprimerie Alsatia Thann 1946 – die Wandmalerei page 64)

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